Le Déviant

26 février 2026 Non Par sgtpepere
Couverture du premier tome de Le Déviant. En pleine nuit on voit un chemin en T recouvert de neige. À gauche, de la lumière qu'on imagine venir d'une maison. Des arbres décharnés, des lignes électriques et au centre du carrefour, un Père Noël masqué nous regarde. Il a son chapeau dans les mains et les parties blanches de son costume sont couvertes de sang.

(Urban Comics / James Tynion IV / Joshua Hixson)

Michael est un scénariste de comics qui en a un peu marre de faire du travail de commande pour les super-héros. Alors il se met à autre chose mais quand cet autre chose n’est encore pas suffisant, il faut aller creuser plus loin. Michael pense qu’il y a quelque chose qui cloche chez lui et pourquoi ne pas aller rendre visite à Randall Olsen, le “Déviant”, afin de comprendre si ce quelque chose n’aurait pas à avoir avec des meurtres absolument affreux. Car Olsen est accusé d’avoir trucidé deux adolescents, après les avoir mis nus et ligotés avec des guirlandes lumineuses, le tout déguisé en Père Noël. Sauf qu’Olsen prétend qu’il n’a rien fait, que son seul crime, finalement, c’est d’avoir eu des photos chez lui des deux ados nus en train de prendre leur douche. Dans les années 70, l’homosexualité n’était pas particulièrement bien vue et on ne cherchait souvent pas plus loin. Est-ce encore le cas cinquante ans après alors que les crimes reprennent avec le même modus operandi ? Cela ne blanchit absolument pas Olsen mais Michael se retrouve considéré parmi les suspects avec toutes les personnes qui écrivent au Déviant en prison. Ça en fait du “beau” monde.

Le Déviant est un récit en 8 numéros sorti chez Urban Comics en 2025 sous la forme de deux tomes qui reprennent le format de The Nice House On The Lake, permettant de rendre la barrière comics / bd franco-belge plus poreuse. Et après tout, pourquoi pas ? On est dans un récit de serial killer avec un fond de sujet de société et un graphisme à cent lieues de l’image de ce que l’on se fait d’un comics. Tout est logique dans cette publication.

Planche en 3 cases horizontales. On y voit un grand magasin des années 70 complètement vide, une femme qui passe devant 2 mannequins de femmes habillées et la même femme qui avance dans une des allées du magasin.

Alors oui, le sujet de l’homosexualité est clairement ce qui est traité ici. J’aimerais que d’ici 10 ou 20 ans, on se demande si le bouquin était réellement utile. Mais à l’époque où Trump et sa bande, ainsi que tous les mascus de l’univers, prennent de plus en plus de place médiatique, Le Déviant a toute son utilité. La réponse de Tynion IV est douloureuse à la fois pour son personnage principal mais aussi pour toute une frange de lecteurices qui verront bien par l’entremise d’une simple tasse rouge sur lesquelles on devine le message “Make America Great Again”, que non, les droits LGBT ont beau paru avancer pendant un moment, ils ne sont toujours absolument pas garantis dans notre monde actuel.

Huit numéros, ça va vite et l’intrigue va filer jusqu’au final forcément en apothéose, niveau action et récit noir. Je remercie l’auteur de ne pas avoir versé dans la gratuité concernant ce final d’ailleurs. Ça soulage et ça laisse percer un petit peu d’espoir. Quant à la moralité du récit, elle, elle va laisser la porte ouverte à de grandes discussions. Oui, vous aurez l’identité du tueur et ces explications seront à la fois cohérentes et nécessaires. Et cela pose la question de la douleur, de l’isolement, du manque d’amour et d’adhésion que l’on peut ressentir. Tynion IV joue sur les scènes qui vont se répondre et je trouve que le tout apporte pas mal de finesse à l’ensemble.

Planche en 4 cases, 1 horizontale et 3 verticales en dessous.

Un grand magasin des années 2020 plein de vie, un sapin décoré, une jeune femme présentant une montre à un client, un soldat de casse-noisette en gros plan et le père noël qui prend un enfant sur ses genoux, tandis qu'un lutin surveille la queue qui se forme pour aller voir le père noël.

Joshua Hixson est un dessinateur que je ne connaissais pas alors qu’il a déjà quelques albums disponibles en VF (The Plot et Samurai Red chez Hi-Comics) et il fait partie des artistes avec qui Tynion IV travaille puisqu’on le retrouve également dans quelques épisodes de The Department of Truth ou bien encore dans le tout récent Exquisite Corpses (le numéro qu’il dessine n’est pas encore sorti chez nous au moment où j’écris ces lignes). On est à l’école des aplats de noirs et de la ligne claire. La première chose à laquelle j’ai pensé en lisant les planches, c’était le travail de David Mazzucchelli sur Batman: Year One ou encore Tonci Zonjic sur Who is Jake Ellis ?.

La maîtrise d’Hixson vis à vis de ses personnages est remarquable et l’utilisation des couleurs permet à l’artiste de produire juste ce qu’il faut de décor pour être parfaitement à l’aise vis à vis des ambiances recherchées que celles-ci soient l’affluence d’un grand magasin, l’énergie d’une boîte de nuit ou bien la solitude d’une cour de prison en plein hiver. Le fait de rendre les dialogues entre Randall et Michael dans un noir complet permet aux deux personnages de se rapprocher dans un jeu dangereux qui rappelle bien entendu Le silence des agneaux, film qui sera d’ailleurs cité au sein de la BD. La mise en page, quant à elle, est d’une belle sobriété et donc la lecture est fluide, voire même rapide. Le tout donne bien entendu un aspect cinématographique qui fonctionne.

Case horizontale qui reprend le Père Noël de la couverture.

Le Déviant est donc un bon récit polar avec quelques scènes qui tiennent du film d’horreur. Le tout avec un costume de Père Noël un peu foutraque dont on imagine bien la palanquée de films d’horreur qu’il pourrait facilement inspirer. Avec un message de fond qui fait froid dans le dos. Ça tombe bien, c’est un récit de Noël.

Planche en 5 cases, 3 horizontales et 2 verticales. Dans la planche, 2 enfants se glissent en cachette dans la maison de l'un d'entre eux afin de trouver sur un moteur de recherche des choses visiblement interdites.